La géopolitique du détroit d’Ormuz : une perspective historique
François Mitterrand a déclaré que « l’histoire passe par les mêmes chemins que la géographie ». Cette affirmation trouve une illustration pertinente dans la question du détroit d’Ormuz, qui a longtemps constitué un point névralgique de la géopolitique maritime en raison de sa position stratégique. Les premiers à avoir compris son importance furent les Portugais, qui, dès le début du XVe siècle, ont cherché de nouvelles voies commerciales suite à la coupure des routes vers l’Asie causée par la conquête ottomane.
Les débuts de l’expansion portugaise
Ce mouvement impérial et commercial débuta au Maroc avec la prise de Ceuta en 1415, suivie de celle de Tanger en 1471. Les Portugais aspiraient à établir un empire littoral marocain, leur permettant d’accéder aux produits de l’Afrique noire par les routes transsahariennes et aux productions agricoles. Ils concentrèrent leurs efforts sur les ports du Maroc atlantique, cherchant sans relâche des points d’aboutissement pour le commerce transsaharien. En 1508, ils occupèrent Safi, qui devint leur principale implantation sur la côte atlantique, avant de conquérir Azemmour en 1513, et entamer des travaux à Mazagan en 1514, où ils établirent une forteresse qui resta sous leur contrôle jusqu’en 1769.
La conquête des routes maritimes
Parallèlement à l’occupation des ports marocains, les marins portugais se dirigeaient vers le sud de l’Afrique. En 1498, Vasco de Gama contourna le cap de Bonne Espérance et accosta à Calicut, en Inde. À partir de ce moment, dans leur quête de domination des routes maritimes reliant l’Inde, le Moyen-Orient et la Méditerranée, les Portugais s’attaquèrent au monopole commercial ottoman qui passait par Alexandrie via Ormuz et Aden. Manuel Ier ordonna alors de bloquer à la fois la mer Rouge et le golfe Persique.
Un blocus ambitieux et risqué
Ce projet ambitieux nécessitait un long voyage depuis le Portugal, en contournant les côtes d’Afrique, en franchissant le cap de Bonne Espérance et en s’appropriant l’océan Indien. L’opération débuta en 1505 avec le blocus d’Aden, permettant aux Portugais de couper la route commerciale reliant l’Asie à la mer Rouge et à Alexandrie. En 1507, Tristão da Cunha et Afonso de Albuquerque prirent l’île de Socotora, une position stratégique à l’entrée du golfe d’Aden, où ils bâtirent le fort São Miguel. Cette base leur permit de surveiller le trafic maritime entre la mer Rouge et Aden, puis vers la Méditerranée.
Le contrôle d’Ormuz
Le contrôle portugais d’Ormuz débuta également en 1507, mais ce n’est qu’en 1515 que le Portugal en devint le véritable maître. Une forteresse puissante fut construite sur une île à l’entrée du détroit, leur offrant le contrôle total du passage entre le golfe et l’océan Indien. Pour sécuriser ce point stratégique, il était essentiel de maîtriser les ports de l’intérieur du golfe, notamment ceux de la côte du Makran, aujourd’hui situé entre l’Iran et le Pakistan. Cette maîtrise fut assurée par Afonso de Albuquerque, un personnage clé de cette stratégie.
Goa et l’expansion vers l’Est
Le centre névralgique du dispositif portugais était Goa, sur la côte occidentale de l’Inde, prise en 1510. Elle devint le quartier général du Estado da Índia et le principal point de départ des flottes vers le golfe Persique. En 1511, le Portugal s’empara de Malacca, un autre détroit stratégique, renforçant ainsi son contrôle sur les flux commerciaux asiatiques se dirigeant vers l’océan Indien.
Résistance ottomane et maintien du contrôle
Les Ottomans, commercialement menaçés, tentèrent de contre-attaquer, mais les Portugais résistèrent à leurs efforts. En 1552, l’amiral Piri Reis échoua dans sa tentative de prise d’Ormuz. D’autres amiraux ottomans, comme Murat Reis en 1553 et Seydi Ali Reis en 1554, subirent également des revers face aux positions portugaises solidement ancrées.
La fin d’une ère
Durant plus d’un siècle, Ormuz, passage obligé entre le golfe Persique et l’océan Indien, demeura sous le contrôle du Portugal, qui y maintint une flotte et une garnison conséquentes, empêchant ainsi les Ottomans de sortir du golfe. Ce contrôle perdura jusqu’en 1622, lorsque les Perses et les Anglais réussirent à expulser les Portugais. Le 4 mai 1622, après un siège de dix semaines, la garnison portugaise capitula face à une force anglo-persane, dirigée par le chah safavide Abbas Ier et la flotte de la Compagnie britannique des Indes orientales. Ormuz fut ensuite annexé par l’Empire safavide, tandis que les Anglais, en pleine ascension, devinrent les partenaires commerciaux de la Perse.