La Dépréciation du Dirham : Un Phénomène Durable ?
Le dirham connaît une période de dépréciation sans précédent, tant par son ampleur que par sa durée. En effet, face à l’euro, la monnaie nationale affiche plusieurs semaines de baisse continue. Cette tendance est également observable par rapport au dollar, où le mouvement s’est intensifié depuis la mi-septembre.
La situation est devenue plus marquée début octobre. Au 5 octobre, l’euro était échangé à 11,1799 dirhams, tandis que le dollar atteignait 9,9779 dirhams, d’après les cours de référence de Bank Al-Maghrib. Depuis août, l’euro s’est apprécié d’environ 4,1 % face au dirham, tandis que le dollar a enregistré une hausse de près de 6,9 %. Le dollar se rapprochait ainsi du seuil symbolique de 10 dirhams, tandis que l’euro dépassait nettement les 11 dirhams.
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Faut-il interpréter cela comme un simple phénomène des marchés internationaux ou comme un indicateur d’une pression accrue sur les équilibres extérieurs du Maroc ? La réponse semble résider dans une combinaison de ces deux aspects. Le dollar a récemment gagné en force sur les marchés mondiaux, tandis que les mouvements de l’euro et les anticipations de politique monétaire des grandes banques centrales influencent directement les principales devises. Toutefois, au Maroc, l’évolution de l’offre et de la demande de devises constitue également un facteur déterminant.
Régime de Change du Dirham
Pour appréhender les mouvements du dirham, il est essentiel d’examiner son régime de change. La monnaie nationale évolue dans une bande de fluctuation de ±5 % autour d’un cours central, déterminé sur la base d’un panier composé à 60 % de l’euro et à 40 % du dollar. Ainsi, le dirham ne flotte pas librement et ses mouvements sont encadrés par ce dispositif.
Lorsque le dollar se renforce sur les marchés internationaux, une partie de cette appréciation se répercute mécaniquement sur le taux dollar-dirham. Cependant, la situation devient plus complexe en observant simultanément la parité avec l’euro. Le dirham peut évoluer différemment face aux deux monnaies en fonction des mouvements croisés de l’euro et du dollar, mais aussi de l’offre et de la demande de devises sur le marché marocain.
État des Échanges Extérieurs
Les dernières statistiques révèlent un éclairage significatif sur ce dernier aspect. Au cours des huit premiers mois de 2026, les importations marocaines ont atteint 617,5 milliards de dirhams, marquant une augmentation de 15,8 %. En contrepartie, les exportations se sont chiffrées à 334,9 milliards de dirhams, entraînant un déficit commercial de 282,6 milliards de dirhams, en hausse de 25,4 % par rapport à l’année précédente.
La facture énergétique représente l’un des principaux facteurs de cette dégradation. L’augmentation des besoins d’importation d’énergie accroît mécaniquement la demande de devises nécessaires pour régler les achats extérieurs.
Parallèlement, certains grands pourvoyeurs de devises connaissent un ralentissement. Les exportations de phosphates et de dérivés ont reculé de 6 % à fin août, avec une baisse particulièrement marquée de 16 % pour les engrais phosphatés au premier semestre.
Contexte Économique et Géopolitique
Selon l’économiste Abdelghani Youmni, cette évolution s’inscrit dans un contexte géopolitique tendu, marqué par la guerre entre l’Iran et les États-Unis et les perturbations liées à la fermeture du détroit d’Ormuz. Ces tensions ont contribué à augmenter les besoins énergétiques et à modifier les conditions du commerce international.
Néanmoins, le recul des exportations de phosphates et d’engrais ne suffit pas à lui seul à expliquer la baisse du dirham. Les exportations marocaines continuent de progresser, soutenues par les secteurs de l’automobile, de l’aéronautique et de l’agriculture-agroalimentaire.
La combinaison d’une progression soutenue des importations et d’une contribution moins significative de certains secteurs exportateurs exerce néanmoins une pression supplémentaire sur les flux de devises.
Pression sur le Marché des Changes
Le mécanisme est relativement simple. Le Maroc continue à générer d’importantes recettes en devises via les exportations de biens et services, le tourisme, les transferts des Marocains résidant à l’étranger et les investissements étrangers. En parallèle, les importateurs ont besoin de davantage d’euros et de dollars pour régler leurs achats à l’étranger.
Lorsque la demande de devises augmente plus rapidement que leur offre, une pression peut se faire sentir sur le marché des changes. La dégradation du déficit commercial constitue donc un facteur explicatif de la dépréciation du dirham.
Corrélation entre Déficit Commercial et Taux de Change
D’après une analyse d’Abdelghani Youmni, il existe une corrélation brute d’environ 0,64 sur douze mois entre le déficit commercial et le taux de change dollar-dirham/euro-dollar. Cette relation statistique indique un lien significatif entre la dégradation des échanges extérieurs et l’évolution du taux de change, même si une corrélation ne suffit pas à établir une causalité mécanique.
Pour Abdelghani Youmni, l’enjeu ne réside pas dans une pénurie de devises ou une attaque spéculative contre la monnaie nationale. Le Maroc continue de bénéficier d’importants flux de devises grâce au tourisme, aux transferts des Marocains du monde et aux investissements étrangers.
Les réserves de change, qui avoisinent 500 milliards de dirhams à fin août, agissent comme un important amortisseur. Leur niveau est considéré comme « très confortable ». À fin juillet, elles représentaient l’équivalent de 5 mois et 27 jours d’importations de biens et services, selon Bank Al-Maghrib.
Analyse de la Situation du Dirham
« La baisse du dirham ne traduit pas une crise de change », insiste Abdelghani Youmni. Selon cet économiste, il n’y a ni effondrement des réserves ni attaque spéculative comparable à celles qui ont pu affecter certaines monnaies émergentes.
À ce stade, le dirham ne présente donc pas les caractéristiques d’une monnaie en situation de crise, contrairement à des exemples tels que le peso argentin, la livre égyptienne ou la livre turque.
Cependant, cette dépréciation n’est pas sans conséquences. Abdelghani Youmni identifie plusieurs canaux de transmission vers l’économie réelle.
Conséquences de la Dépréciation
Le premier canal concerne l’inflation importée. Celle-ci pourrait être « doublement importée », selon l’économiste. D’une part, à travers l’augmentation des prix des produits et de l’énergie liée aux tensions géopolitiques. D’autre part, à travers les coûts des équipements, des matières premières et des intrants importés provenant de pays confrontés à des tensions inflationnistes.
À cela s’ajoute l’effet de change proprement dit. Comme le souligne Youmni, une monnaie nationale plus faible renchérit mécaniquement, en dirhams, les biens et services facturés en euros ou en dollars. Une partie de ce choc peut donc se transmettre aux prix domestiques.
Implications pour la Politique Monétaire
Cette situation soulève également des questions sur la politique monétaire. Si la dépréciation du dirham alimente les tensions inflationnistes, Bank Al-Maghrib devra jongler avec plusieurs objectifs.
L’enjeu réside dans l’arbitrage entre les conditions monétaires domestiques et l’évolution du taux de change. La banque centrale doit surveiller à la fois les pressions sur les prix et le risque qu’une dépréciation prolongée du dirham devienne un canal supplémentaire de transmission de l’inflation.
Une dépréciation durable du dirham pourrait rendre cet arbitrage plus délicat.
Surveillance de la Dette Extérieure
Un autre canal concerne directement les finances publiques et, en particulier, la dette extérieure. Une partie de celle-ci est libellée en devises, notamment en euros et en dollars. Toute dépréciation du dirham augmente donc mécaniquement sa contre-valeur exprimée en monnaie nationale.
Selon Abdelghani Youmni, cela ne signifie pas nécessairement une aggravation immédiate de la solvabilité, mais peut alourdir le coût de la dette lorsqu’il est mesuré en dirhams. Plus la dépréciation se prolonge, plus cet effet de valorisation devient important.
Le marché des actions constitue un autre canal de transmission, avec des effets très divers selon les entreprises.
D’après Abdelghani Youmni, les sociétés exportatrices peuvent tirer profit d’un dirham plus faible, car leurs recettes en euros ou en dollars se traduisent par davantage de dirhams. À l’inverse, les entreprises fortement dépendantes des importations voient leurs coûts augmenter.
Ce phénomène pourrait avoir un impact particulièrement marqué pour les entreprises liées à la commande publique et dépendantes d’équipements, de matières premières ou d’intrants importés. L’augmentation des charges pourrait peser sur les marges, et par conséquent, sur les bénéfices et les dividendes.
Ces évolutions pourraient également se refléter dans les cours des entreprises concernées à la Bourse de Casablanca.
Durabilité de la Dépréciation
La question centrale ne réside pas seulement dans le pourquoi de la dépréciation du dirham, mais dans sa nature durable. S’agit-il d’un ajustement temporaire ou risque-t-elle de persister ?
Pour Abdelghani Youmni, la durée du mouvement est primordiale. Une crise énergétique prolongée pourrait accroître les importations, creuser le déficit commercial et augmenter la demande de devises. Cette pression pourrait contribuer à la dépréciation du dirham, laquelle peut à son tour renchérir le coût des importations et alimenter l’inflation.
Le risque réside donc moins dans une crise de change immédiate que dans l’émergence progressive d’un cercle vicieux impliquant facture énergétique, déficit commercial, taux de change et inflation.
La capacité des réserves de change à absorber ces tensions sera déterminante. Tant que les flux de devises liés au tourisme, aux transferts des Marocains résidant à l’étranger, aux exportations et aux investissements permettent de maintenir un niveau confortable de réserves, le Maroc bénéficie, selon Abdelghani Youmni, d’un important coussin de sécurité.
En conclusion, la dépréciation actuelle du dirham ne présente pas les caractéristiques d’une crise de change. Elle résulte d’un environnement international défavorable, des mouvements de l’euro et du dollar, d’une forte progression des importations et d’une contribution moins significative de certains grands secteurs exportateurs, tels que les phosphates et les engrais.
Cependant, cette dépréciation a des conséquences. Si les chocs énergétiques et les tensions géopolitiques se prolongent, ils pourraient avoir des répercussions sur l’inflation, le coût de la dette extérieure et les résultats des entreprises, entraînant des effets variés sur l’économie et les marchés financiers.