Né à Téhéran, un parcours inattendu
Matthieu Ghadiri, originaire de Téhéran, débarque en France pour poursuivre ses études supérieures. Son rêve d’enfance est de devenir ingénieur agronome. Cependant, son parcours prend un tournant radical lorsqu’il est recruté par la Direction de la surveillance du territoire (DST), précurseur de l’actuelle DGSI. Sa mission consiste à infiltrer les services de renseignement iraniens, à s’y faire recruter et à comprendre leurs méthodes, objectifs en France et leurs réseaux en Europe. Son engagement au sein du Parti socialiste français, où il gravit rapidement les échelons, lui procure une couverture idéale pour accéder à des milieux sensibles.
Une expérience révélatrice
Au fil de son expérience en contre-espionnage, Matthieu Ghadiri observe la mise en place d’un dispositif dirigé par la Force Al-Qods, soutenue par le Hezbollah, visant à renforcer le Polisario dans le cadre de la stratégie régionale de Téhéran. Selon lui, ce mouvement séparatiste est devenu un outil d’influence pour l’Iran, tout en restant sous le contrôle politique et sécuritaire d’Alger.
Un entretien exclusif
Dans le premier volet de son entretien avec Le360, l’ancien agent, désormais à la retraite et décoré par la France pour ses services, analyse les mécanismes, les relais et le fonctionnement de cette relation sous l’égide militaire algérienne. Le second volet, prévu pour mardi prochain, se penchera sur le pacte secret entre les services algériens et ceux de Téhéran.
Un parcours transformé par l’histoire
Le360 : Avant d’aborder le dossier du Polisario, comment ce jeune Iranien, aspirant à devenir ingénieur, est-il devenu un agent infiltré du contre-espionnage français ?
Matthieu Ghadiri : Je suis arrivé à Paris à l’âge de 16 ans et demi, avec l’intention de poursuivre mes études. Cependant, mon destin prend un autre chemin avec l’offre de deux amis officiers du contre-espionnage français : infiltrer les services de renseignement iraniens. J’ai accepté en 1985, un an après la création du ministère iranien du Renseignement par Khomeini. Mon engagement était motivé par le désir de protéger la France, qui m’avait accueilli, tout en restant attaché à mon pays natal, l’Iran.
Les débuts d’une collaboration
Les relations entre le Polisario et le régime iranien datent des mois précédant la révolution de 1979, lorsque la délégation du mouvement rencontre Khomeini en France. Ce dernier, désireux d’établir des liens avec des mouvements de libération, voit dans le Polisario un allié précieux pour contester l’ordre établi au Maroc.
Un soutien stratégique
Khomeini manifeste dès le départ une hostilité envers les monarchies, considérant le Maroc comme un allié de l’Occident. En soutenant le Polisario, il vise à déstabiliser la monarchie marocaine tout en renforçant les liens avec l’Algérie.
Un dispositif militaire clandestin
La doctrine iranienne utilise l’islam politique comme un moyen d’influence et de déstabilisation. Pour se prémunir contre les coups d’État, le régime iranien crée le Corps des gardiens de la révolution islamique, avec la Force Al-Qods chargée des opérations extérieures. Ce dispositif a pour mission de soutenir des organisations étrangères, tout en dissimulant l’implication directe de l’État iranien.
Le rôle essentiel du Hezbollah
Le Hezbollah, considéré comme le petit frère de la République islamique, joue un rôle clé dans cette dynamique. Il forme et soutient d’autres organisations, notamment le Polisario, en transmettant le savoir-faire militaire acquis des Iraniens.
« Pour la République islamique, le Polisario est un outil régional. Il permet de faire pression sur le Maroc et d’entrer en contact avec des réseaux actifs dans des zones où la Force Al-Qods souhaite s’implanter. »
— Mathieu Ghadiri
Une relation encadrée par l’Algérie
Bien que le Polisario ait bénéficié du soutien iranien, il reste sous le contrôle politique d’Alger. Les Algériens acceptent l’aide iranienne, mais veillent à maintenir leur maîtrise sur le mouvement. Les opérations impliquant le Polisario sont donc coordonnées avec l’aval des services algériens.
Un partenariat mutuellement bénéfique
La relation entre l’Algérie et l’Iran repose sur un donnant-donnant. L’Algérie obtient un soutien extérieur pour le Polisario, tandis que l’Iran accède à des réseaux et des hommes dans le Sahara et le Sahel. Les ressources fournies incluent des armes, de l’équipement militaire et des formations.
Une dimension idéologique
La relation ne se limite pas à l’aspect militaire. Les Iraniens ont établi une université à Qom pour former des religieux et des prédicateurs, dont certains viennent d’Afrique, afin de diffuser l’influence iranienne. Des individus liés au Polisario ont suivi ces formations, renforçant ainsi le lien idéologique entre les deux entités.
Observation sur le terrain
Matthieu Ghadiri témoigne de la présence d’Algériens et de Sahraouis en Iran, impliqués dans des programmes de formation. Ces formations sont souvent dispensées par le Hezbollah, qui joue un rôle d’intermédiaire, permettant à l’Iran de garder une distance tout en soutenant le Polisario.
Les ambassades comme points de contact
Les ambassades iraniennes, notamment à Alger, sont intégrées au dispositif de la Force Al-Qods. Toute aide au Polisario doit être convenue avec les autorités algériennes, garantissant ainsi un contrôle sur les opérations.
Gestion des opérations
Les opérations liées au Polisario sont gérées par la Force Al-Qods, qui bénéficie d’une autonomie considérable. Les responsables de cette force rendent directement compte au guide de la Révolution, ce qui souligne l’importance stratégique du dossier.
Le rôle opérationnel du Hezbollah
Le Hezbollah est chargé de la partie opérationnelle avec le Polisario. Les conseillers militaires envoyés sur le terrain sont souvent des membres du Hezbollah, formés pour superviser l’équipement et la formation des membres du mouvement.
Réseaux libanais en Afrique
Le Hezbollah utilise des réseaux libanais en Afrique pour établir des contacts et faciliter les opérations. Ces réseaux, bien implantés dans des pays comme le Mali, permettent de contourner les difficultés d’un engagement direct de l’Iran.
Logistique des opérations
Les armes et équipements sont acheminés principalement depuis le Liban vers le Sahel, avec une logistique complexe impliquant des relais pour éviter d’établir un lien direct avec l’Iran. Les routes d’approvisionnement varient en fonction de la situation sécuritaire, mais l’objectif demeure de dissimuler l’implication iranienne.
Formation des membres du Polisario
Les formations dispensées aux membres du Polisario incluent des techniques de guerre asymétrique et de discrétion militaire. Le Hezbollah, en tant que formateur, enseigne des stratégies de camouflage et de stockage d’armes, permettant au Polisario de développer des capacités militaires sophistiquées.
Circulation des financements
Les financements de l’Iran au Polisario transitent par le Hezbollah, qui utilise ses réseaux pour transférer les fonds sans que l’Iran ne soit directement impliqué. Ce système, développé pour contourner les sanctions, fonctionne sous la surveillance des services algériens.
Interdépendance stratégique
Le Polisario, en retour, fournit à l’Iran un accès à des réseaux au Sahel et au Sahara, permettant à la République islamique d’étendre son influence régionale tout en maintenant un contrôle limité sur les opérations.
Conclusion
La relation entre l’Iran et le Polisario, bien que fondée sur des intérêts mutuels, est également marquée par une méfiance et un besoin de contrôle de la part de l’Algérie. Ce système complexe illustre les interactions stratégiques dans une région où chaque acteur cherche à tirer parti des relations tout en préservant ses propres intérêts.