mercredi 14 octobre 2026
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Algérie : Neuf ans après, la planche à billets reste active

Par Martin Neuville · Publie le 14 octobre 2026 · 6 min de lecture

Un contexte économique alarmant

Tout débute à l’automne 2017. Les réserves de change de l’Algérie se sont effondrées, passant de 194 milliards de dollars à la fin de 2013 à environ 100 milliards de dollars. En 2015, le déficit budgétaire a frôlé les 15 % du PIB. Plutôt que d’opter pour des réformes structurelles, le gouvernement dirigé par Ahmed Ouyahia a choisi une solution simpliste : amender la loi sur la monnaie et le crédit pour permettre à la Banque d’Algérie de prêter directement au Trésor. Cet amendement, connu sous le nom d’article 45 bis, est plus communément désigné par les Algériens comme « planche à billets ».

Une expansion monétaire préoccupante

En un peu plus d’un an, cette pratique s’est intensifiée. Au 31 janvier 2019, la Banque d’Algérie avait émis 6.556 milliards de dinars, représentant environ un tiers du PIB national. Cet argent, qui n’est pas lié à une création de richesse réelle, a servi à payer les salaires, à combler le déficit, à rembourser les dettes de Sonatrach et de Sonelgaz, ainsi qu’à renflouer la Caisse nationale des retraites.

2019 : un abandon de façade

En juin 2019, en pleine période du Hirak, le gouvernement annonce l’abandon du financement non conventionnel. Abdelmadjid Tebboune, élu en décembre, s’engage à ne pas recourir à l’endettement extérieur ni à la planche à billets. Cependant, cette promesse ne résistera pas à la réalité des comptes publics.

Dès juillet 2021, la Banque d’Algérie met en œuvre un « programme spécial de refinancement » de 2.100 milliards de dinars. Bien que ce mécanisme soit plus discret, il aboutit au même résultat. Le Trésor rachète aux banques publiques les crédits accordés aux entreprises publiques en échange d’obligations. Ces banques déposent ensuite ces obligations auprès de la Banque d’Algérie, qui leur fournit des liquidités, lesquelles sont utilisées pour acheter de nouveaux titres du Trésor. La presse algérienne n’hésite pas à parler d’une « planche à billets déguisée ».

Un circuit institutionnalisé

Depuis, ce circuit s’est institutionnalisé. Les banques publiques prennent en charge une part croissante de la dette intérieure et se refinancent auprès de la banque centrale, dont le bilan se gonfle de titres publics plutôt que de devises. La loi de finances de 2026 assouplit encore les plafonds et les durées des avances de la Banque d’Algérie au Trésor, qui pourra désormais intervenir « à titre discrétionnaire ». Le déficit prévu pour 2026 atteindra 5.000 milliards de dinars, soit environ 12 % du PIB. Le ministre des Finances assure que ce déficit sera « intégralement financé par la dette intérieure » et qu’il « ne présente aucun risque pour la stabilité des prix ». En résumé, c’est la banque centrale, directement ou par l’intermédiaire des banques publiques, qui assure le financement.

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Les préoccupations du FMI

Le FMI a rapidement identifié ces problématiques. En juillet 2026, au terme de sa mission annuelle, il note que le financement de l’État par la banque centrale « a augmenté » en 2025 et demande à Alger d’y mettre fin. Le déficit a atteint un alarmant 10,5 % du PIB en 2025, une situation qualifiée de « très élevée » par le Fonds, tandis que la dette publique représente désormais 52,1 % du PIB.

Les risques : une bombe à retardement

Les autorités algériennes avancent un chiffre pour se rassurer : l’inflation officielle a chuté à 2,2 % en septembre 2025. Cependant, ce chiffre reflète principalement l’efficacité des prix administrés et des subventions, et non la santé réelle de la monnaie. Les risques en revanche, sont bien présents.

Le premier risque est une inflation refoulée. Quand la masse monétaire croît plus vite que la production, l’excès de dinars finit toujours par se manifester. Actuellement, il est contenu par des prix plafonnés et des subventions massives, mais les marchés montrent des signes inquiétants : entre fin juin et mi-août 2026, le prix d’un plateau d’œufs a augmenté d’environ 65 % et celui du poulet d’un tiers. Le jour où l’État ne pourra plus subventionner, les prix pourraient exploser.

Le second risque est la perte de confiance dans le dinar. Le 8 octobre, l’euro était échangé à 150 dinars à la banque et à 276 dinars sur le marché parallèle, marquant un écart de plus de 80 %. Ce fossé témoigne de la perception des Algériens sur leur monnaie : ils cherchent à s’en éloigner. Chaque dinar créé sans contrepartie alimente le marché noir, l’économie informelle et la thésaurisation en devises.

Le troisième risque réside dans l’épuisement des réserves de change, qui sont tombées à 51 milliards de dollars en 2025. Selon les prévisions du FMI, elles pourraient chuter à 19,8 milliards en 2031, représentant à peine plus de trois mois d’importations. Étant donné que l’Algérie importe une grande partie de sa nourriture, cette situation pourrait mener à une dévaluation brutale, entrainant une hausse des prix alimentaires.

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Le quatrième risque concerne l’enchaînement entre l’État, les banques publiques et la banque centrale. Le Trésor s’endette auprès des banques publiques, qui se refinancent auprès de la Banque d’Algérie, qui accepte en garantie les titres du Trésor. Ce circuit est fermé et fonctionne tant que les bilans ne suscitent pas d’inquiétude. Il devient dangereux lorsque les entreprises publiques, déjà fragilisées, cessent de rembourser.

Le cinquième risque est l’asphyxie du secteur privé. Les banques privilégient les prêts à l’État et aux entreprises publiques, tandis que le crédit aux entreprises privées stagne. L’économie, capable de générer des emplois et des exportations en dehors du secteur des hydrocarbures, se voit privée de financements nécessaires.

Enfin, le sixième risque est la vulnérabilité face aux fluctuations des prix du pétrole. Toute cette mécanique repose sur la rente des hydrocarbures. Un retournement durable des cours priverait l’État de recettes, de devises et de marges de manœuvre. Dans ce cas, il ne resterait plus que la planche à billets, cette fois sans filet, comme l’a montré le cas du Venezuela.

L’argent facile : un frein aux réformes

Le principal effet néfaste de la planche à billets n’est pas seulement économique, mais également politique. Elle permet au régime de retarder indéfiniment les réformes nécessaires : celles des subventions, des entreprises publiques, de la fiscalité et de l’administration. Cette pratique achète du temps et préserve la paix sociale, mais reporte la facture sur l’avenir. Neuf ans après 2017, l’Algérie demeure dépendante des hydrocarbures, avec des déficits plus lourds et des réserves de plus en plus limitées.

Le FMI évoque une « urgence » à agir, tandis que le gouvernement algérien vante une stabilité illusoire. Les jeunes qui fuient le pays et les familles qui échangent leurs économies en euros sur le marché noir ont déjà pris leur décision.