La Gloire d’une Coexistence Pacifique
«Gloire à qui, n’ayant pas d’idéal sacro-saint, se borne à ne pas trop emmerder ses voisins», écrivait Georges Brassens. Cette maxime résonne tant pour les individus que pour les États. Les premiers dressent des clôtures, tandis que les seconds tracent des frontières. Dans cette perspective, il est possible de cohabiter en bonne intelligence, se porter secours lorsque les circonstances l’exigent, à condition de ne pas confondre tendre la main et s’emparer du bras.
La Frontière Entre Solidarité et Tutelle
Entre la solidarité et la tutelle, une frontière existe, qui mérite d’être respectée. Les récentes déclarations du président algérien soulèvent des questions sur cette ligne de partage.
Les Déclarations d’Abdelmadjid Tebboune
Lors de son intervention avec les médias locaux, diffusée le 27 juillet, Abdelmadjid Tebboune s’est présenté comme le protecteur autoproclamé de la Tunisie. Son ton martial et son vocabulaire familier ont frappé les esprits. «On veut déstabiliser la Tunisie à cause de l’Algérie… pour pouvoir la manger, la bouffer facilement. Et on ne laissera pas faire.»
Une Métaphore Étrange
La métaphore employée par Tebboune évolue, passant de la dévoration à un imaginaire tribal. Sa promesse d’anéantissement prend des allures d’une épopée burlesque: «Celui qui veut amener le terrorisme aux côtés de la Tunisie, nous lui détruirons la khaïma de ses parents.»
Questions Sans Réponse
Ce discours soulève des interrogations : Qui menace la Tunisie? Sur quels faits repose cette certitude? Pourquoi ces ennemis ne sont-ils jamais nommés? Ce n’est pas la première fois que Tebboune évoque une menace floue. En 2023, il affirmait déjà que la Tunisie faisait l’objet de pressions étrangères malveillantes visant à déstabiliser le pays.
La Diplomatie et le Silence
En diplomatie, les mots engagent autant que les silences. Évoquer un péril sans visage et promettre une riposte sans cible installe un état d’alerte permanent. Si la Tunisie était réellement menacée, cela reviendrait d’abord à ses propres autorités d’en informer le peuple.
La Souveraineté, une Frontière Invisible
Dans les relations de voisinage, une règle non écrite subsiste: il est possible de soutenir son voisin, mais jamais de parler en son nom. Entre ces deux actions se dessine une frontière fondamentale : celle de la souveraineté.
«Pour Alger, préserver la Tunisie, c’est aussi se préserver elle-même. Une crise politique ou un soulèvement populaire chez le voisin pourrait alimenter des dynamiques de contestation de l’autre côté de la frontière. Les dirigeants algériens gardent en mémoire les secousses régionales de 2011 autant que le traumatisme du Hirak de 2019.»
— Mouna Hachim
Les Réactions Tunisiennes
Une partie de l’opinion tunisienne a ressenti que cette frontière a été franchie. Une Tunisienne a exprimé ce malaise avec une formule cinglante : «Mais qui êtes-vous, Tebboune? De quoi vous mêlez-vous?» Cette liberté de ton, bien que contrainte par le recul des libertés publiques en Tunisie, reste plus visible qu’en Algérie.
La Rhétorique du Terrorisme
Plusieurs opposants tunisiens perçoivent dans cette rhétorique du terrorisme une stratégie visant à délégitimer les revendications sociales. Les propos de Tebboune ravivent également des suspicions autour de l’accord de défense conclu entre Tunis et Alger, qui pourrait permettre une intervention militaire algérienne sur le territoire tunisien.
Une Maladresse Diplomatique
L’analyste Ezzeddine Zayani dénonce une maladresse de la diplomatie algérienne, tandis que l’ancien ministre tunisien des Affaires étrangères, Ahmed Ounaïes, souligne que la fraternité entre les deux peuples doit s’étendre à l’ensemble du Grand Maghreb.
Une Doctrine Étrangère en Évolution
Ce déplacement de perspective interroge la cohérence de la doctrine algérienne. Comment peut-on défendre la souveraineté d’un État voisin tout en soutenant un mouvement séparatiste ? Cette question souligne un décalage croissant entre la doctrine de non-intervention et l’ambition régionale d’Alger.
Conclusion : Un État Voisin en Danger?
En tenant la Tunisie pour un glacis stratégique, on se demande où s’arrête la souveraineté tunisienne et où commencent les intérêts algériens. À force de parler pour les autres, le président algérien finit par occuper le devant de la scène, plus que le président tunisien, dont les discours s’amenuisent face à cette pression.
Cinquante ans après, la politique algérienne n’aura produit qu’un locataire à bail illimité sur son propre sol, laissant la République fantôme dans un silence assourdissant.