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Economie

Créances Douteuses : Le Maroc Se Prépare à Ouvrir un Marché de 11,3 Milliards de Dollars

Par Laura Tournon · Publie le 29 août 2026 · 7 min de lecture

Le Maroc et la gestion du risque bancaire

Le Maroc entre dans une nouvelle ère de gestion du risque bancaire. La Société financière internationale (IFC) et le groupe allemand EOS Holding s’associent pour créer un véhicule d’investissement visant à acquérir des portefeuilles de prêts non performants auprès des établissements financiers marocains.

Présentation du projet DARP NPL EOS Morocco

Ce projet, dénommé DARP NPL EOS Morocco, pourrait atteindre un montant de 60 millions d’euros, soit environ 650 millions de dirhams. Selon les informations disponibles, l’IFC et EOS apporteraient chacun jusqu’à 30 millions d’euros en fonds propres. Cette initiative nécessite toutefois l’approbation du conseil d’administration de l’IFC, dont l’examen est prévu pour le 15 octobre 2026.

Évolution du marché des créances en souffrance

Ce projet intervient alors que le Maroc s’efforce de faire émerger un marché secondaire pour les créances en souffrance, permettant aux banques de céder plus rapidement leurs actifs dégradés à des investisseurs spécialisés. Cette dynamique répond à une contrainte croissante : les banques, bien que dotées de provisions et de mécanismes de recouvrement, font face à des procédures souvent longues et à une faible profondeur du marché des actifs en difficulté.

Les chiffres des créances en souffrance

Selon le rapport annuel de supervision bancaire de Bank Al-Maghrib pour 2025, l’encours des créances en souffrance a progressé de 5 %, atteignant 102,3 milliards de dirhams. Le taux de créances douteuses s’est établi à 8,3 % sur base sociale, alors que le niveau de couverture par les provisions reste élevé.

La tendance a continué en 2026, avec des créances en souffrance atteignant 105,97 milliards de dirhams à fin mai, soit une augmentation de 4,9 % sur un an. Les secteurs du commerce, de l’industrie et du BTP sont particulièrement exposés, signalant des tensions dans plusieurs segments de l’économie.

Impact sur la stabilité financière

Bien que cette accumulation ne constitue pas une menace immédiate pour la stabilité financière, car les banques disposent de coussins de provisions et de fonds propres, elle n’est pas sans conséquences. Plus un crédit reste immobilisé dans les bilans, plus il mobilise du capital et des ressources de gestion qui pourraient être consacrées à de nouveaux projets.

En transférant une partie des prêts dégradés vers des acteurs spécialisés, les banques pourraient libérer de la capacité de bilan, accélérer le traitement des dossiers et concentrer leurs équipes sur l’octroi et le suivi de nouveaux financements.

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Le mécanisme du projet DARP NPL EOS Morocco

Le projet DARP NPL EOS Morocco vise précisément à établir un mécanisme pour acheter des portefeuilles de créances, que ce soit auprès de particuliers, de petites et moyennes entreprises, ou encore de grandes sociétés. Il pourrait également prendre en charge des actifs immobiliers récupérés par les banques dans le cadre de procédures de recouvrement.

Ce modèle repose sur une spécialisation qui manque encore au marché marocain. En effet, une banque est naturellement orientée vers la distribution de crédits et la gestion de la relation client, tandis qu’un investisseur spécialisé dans les actifs en difficulté se concentre sur l’évaluation de la valeur de récupération d’un portefeuille, la segmentation des débiteurs, la négociation des restructurations et la maximisation du rendement sur le long terme.

Conditions pour un marché secondaire efficace

Cette différence de mission peut améliorer le taux de récupération, mais elle nécessite également des exigences spécifiques. La valorisation des portefeuilles doit être transparente, les données doivent être fiables, et les procédures judiciaires prévisibles. Sans ces conditions, les investisseurs appliqueront une décote élevée, ce qui pourrait réduire le prix de cession des créances et limiter l’intérêt économique de l’opération pour les banques.

La création d’un marché secondaire ne dépend donc pas uniquement de la disponibilité des capitaux. Elle requiert également un écosystème capable d’évaluer, de transférer, de gérer et de recouvrer les actifs dépréciés dans un cadre juridique et prudentiel clairement défini.

Coordination entre les acteurs du marché

La mise en place de ce marché nécessite une coordination entre les autorités financières, les banques, les investisseurs et l’appareil judiciaire. Selon les informations relatives au projet, un texte encadrant le transfert direct des créances douteuses a été soumis au Secrétariat général du gouvernement. Parallèlement, Bank Al-Maghrib travaille sur les aspects fiscaux, judiciaires et prudentiels nécessaires à cette création.

Ce projet devra clarifier les conditions de cession, les obligations d’information, le traitement comptable des pertes, la protection des emprunteurs et le statut des sociétés chargées du recouvrement. Il est également essentiel d’éviter qu’un transfert de créances ne se transforme en une simple externalisation opaque du risque.

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Impact sur les débiteurs

Pour les ménages et les entreprises endettés, le changement de créancier peut influencer la relation de négociation. Un investisseur spécialisé peut proposer une restructuration plus rapide qu’une banque, mais peut également adopter une approche plus rigoureuse du recouvrement. La crédibilité du futur marché reposera sur sa capacité à allier efficacité financière, respect des droits des débiteurs et prévention des pratiques abusives.

Un signal pour les investisseurs internationaux

Pour l’IFC, cette opération revêt une importance particulière. Si elle est approuvée, elle marquera son premier investissement au Maroc dans le cadre de son Distressed Asset Recovery Program, dédié à la récupération d’actifs en difficulté. L’intervention de l’institution vise à apporter simultanément du capital, une expertise technique et un effet de démonstration pour d’autres investisseurs.

Bien que le montant de 60 millions d’euros soit limité par rapport au stock global de créances en souffrance, son importance réside ailleurs. Une première transaction bien structurée peut établir des références de prix, tester les procédures de transfert et atténuer l’incertitude qui freine habituellement l’entrée de capitaux privés sur les marchés d’actifs dépréciés.

Perspectives d’avenir

Le chiffre de 11,3 milliards de dollars, souvent cité comme estimation de la taille potentielle du marché marocain de la dette en difficulté, doit être analysé avec précaution. Il ne correspond pas au montant de la facilité IFC-EOS et ne doit pas être confondu avec l’encours officiel des créances en souffrance publié par Bank Al-Maghrib.

À long terme, l’émergence d’un marché secondaire pourrait renforcer la résilience du système bancaire marocain et améliorer l’allocation du crédit.

Dans cette optique, l’initiative IFC-EOS représente une première pierre, plutôt qu’une solution définitive. En transformant les créances douteuses en actifs négociables et gérables par des acteurs spécialisés, le Maroc vise à alléger la pression sur les bilans bancaires. La prochaine étape consistera à transformer cette opération pilote en un véritable marché, capable de soutenir le financement de l’économie sans déplacer le risque vers une zone moins contrôlée.