La Turquie en quête de nouveaux avantages industriels dans l’UE
Depuis plusieurs mois, Ankara intensifie ses efforts auprès des institutions européennes, notamment l’exécutif bruxellois, les eurodéputés et les capitales des États membres, afin d’obtenir que ses productions bénéficient des nouvelles règles de préférences européennes instaurées par l’IAA (Industrial Accelerator Act). Cette offensive diplomatique et économique repose sur un argument juridique fondamental : la Turquie est engagée depuis 1996 dans une union douanière avec l’Union européenne pour une grande partie de ses produits industriels.
Les enjeux de l’union douanière
En appliquant le tarif extérieur commun et en adoptant de nombreuses règles techniques européennes, Ankara se demande pourquoi elle devrait supporter les contraintes de cette intégration sans bénéficier des avantages industriels qui y sont associés. La Commission européenne avait initialement proposé un principe d’équivalence, sous certaines conditions, pour les contenus originaires de pays liés à l’Union par une union douanière.
Les résistances au sein du Parlement européen
Au sein du Parlement européen, les demandes turques font face à la position des trois corapporteurs, qui limitent leur périmètre de référence aux Vingt-Sept États membres. L’ouverture aux pays tiers serait soumise à des conditions strictes, rendant l’union douanière insuffisante pour garantir l’accès au marché européen. Les accords de libre-échange ne seraient pas un passeport automatique pour le «Made in Europe» non plus.
Comparaison avec le Maroc
La situation turque présente des similitudes avec celle du Maroc, qui est lié à l’UE par un accord de libre-échange mais ne bénéficie pas de l’avantage d’une union douanière. Si cet avantage devient obsolète, les deux pays pourraient faire face aux mêmes critères d’admission. Dans le cadre des discussions en cours à Bruxelles, les manœuvres turques et leurs soutiens doivent être évalués à l’aune des intérêts marocains.
Défense de la compétitivité européenne
Sur le plan économique, Ankara présente le soutien à son industrie comme une défense de la compétitivité européenne. Cet argument est également pertinent pour le Maroc. En effet, pénaliser les usines turques pourrait avoir des répercussions sur les constructeurs européens et leurs investissements. La concurrence avec la Chine est un autre facteur à prendre en compte : priver l’industrie européenne de bases de production compétitives à ses frontières pourrait accroître ses coûts et la rendre plus vulnérable face à Pékin.
Arguments et soutiens en faveur de la Turquie
Ces arguments sont soutenus par le ministère turc du Commerce ainsi que par l’IKV, une organisation spécialisée dans les relations économiques euro-turques. Plusieurs organisations industrielles européennes, comme la fédération européenne des fabricants de machines-outils CECIMO, plaident pour une approche favorable aux partenaires liés à l’Union par un accord de libre-échange ou une union douanière, mentionnant explicitement la Turquie.
Les positions divergentes des acteurs européens
En revanche, l’Association des constructeurs européens d’automobiles (ACEA) privilégie une approche plus restrictive, centrée sur l’Union et le Royaume-Uni, tout en prévoyant des protections pour les investissements existants en Turquie et au Maroc. Le constructeur japonais Toyota a même proposé un label «Made with Europe», qui inclurait le Royaume-Uni, la Turquie et le Japon, argumentant que l’industrie automobile transcende les frontières administratives de l’UE.
«Près d’un véhicule sur trois produit par Renault dans le monde sort d’une usine marocaine ou turque. Et ses deux plus grands sites industriels se trouvent à Tanger et à Bursa.»
— Florence Kuntz
Le lobbying turc et son contexte géopolitique
La Turquie n’a pas attendu l’ouverture des discussions parlementaires sur l’IAA pour intensifier son lobbying. Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, son importance géopolitique, énergétique et industrielle a considérablement augmenté. En avril 2025, le dialogue économique de haut niveau, suspendu depuis 2019, a été relancé. En tant que cinquième partenaire commercial de l’UE, la Turquie destine 42,7 % de ses exportations de marchandises au marché européen et cherche à moderniser son union douanière.
Rapprochements et tensions au sein de l’UE
À l’été 2026, le lobbying turc prend une nouvelle dimension avec des contacts renforcés entre des représentants turcs et des eurodéputés. Le ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan et le ministre du Commerce Omer Bolat sont désormais impliqués. Leur rencontre avec des commissaires européens leur permet de faire valoir leur position sur l’IAA, en insistant sur l’intégration des chaînes de valeur euro-turques.
Les incertitudes autour du «Made in Europe»
Le rapprochement franco-allemand sur cette question, qui a longtemps divisé Paris et Berlin, suscite des interrogations. L’Allemagne, auparavant favorable à une définition ouverte du «Made with Europe», s’est alignée sur les positions françaises concernant le secteur automobile. Le compromis annoncé le 16 octobre privilégierait les productions des Vingt-Sept et des partenaires ayant fait partie du marché intérieur européen au 1er janvier 2020, sans ouvrir la porte à la Turquie ou au Maroc.
Inquiétudes en Turquie et au Maroc
Ces positions suscitent des inquiétudes en Turquie. Au Maroc, la situation est tout aussi préoccupante. Près d’un véhicule sur trois produit par Renault dans le monde provient d’usines situées en Turquie ou au Maroc. Le constructeur français a donc demandé que les véhicules issus de ces pays soient inclus dans les dispositifs européens de préférence industrielle. Reste à savoir comment les délégations françaises au sein des différents groupes du Parlement européen défendront les intérêts de leurs propres industriels.
Vers des compromis aux enjeux variés
En fin de compte, l’offensive turque pourrait conduire à deux types de compromis, aux conséquences très différentes pour le Maroc. Le premier offrirait l’IAA aux partenaires de l’Union, conditionné par des critères de réciprocité, d’intégration industrielle et de garanties économiques, ce qui serait de facto accessible pour Rabat. Le second privilégierait des arrangements sectoriels, comme des dérogations pour certaines industries ou des protections pour des investissements européens ciblés. Dans ce cas, les intérêts marocains et turcs pourraient diverger, les entreprises implantées dans les deux pays dépendant des arbitrages politiques négociés à Bruxelles.